Le port de Stari Grad à sept heures du matin est un autre monde que les terrasses animées de Hvar Grad. L'air sent la sauge et le romarin. Les pêcheurs rentrent avec leurs filets. Quelques vieilles femmes en noir traversent la place principale, indifférentes à l'objectif d'un photographe de passage. C'est ici qu'Ivana Blažević nous a donné rendez-vous pour parler de l'île qu'elle n'a jamais vraiment quittée.
Née à Stari Grad, guide touristique officielle agréée depuis 2014, elle connaît chaque crique, chaque pierre et chaque cep de lavande de Hvar. Elle nous a accordé deux heures de conversation franche sur ce que les touristes ne voient pas de son île natale. Cet entretien a été réalisé au printemps 2026. Le portrait qui accompagne cet article est une reconstitution éditoriale ne représentant pas une personne réelle. Avant de plonger dans ce portrait insulaire, notre guide des plus belles plages de Croatie couvre aussi les criques de Hvar parmi les plus belles de l'Adriatique.
Ivana Blažević
Guide touristique officielle agréée — Hvar, Dalmatie
Née à Stari Grad, guide certifiée depuis 2014. Spécialiste de la lavande, du patrimoine dalmate et des circuits authentiques sur Hvar. Dix ans d'expérience à accompagner des groupes francophones et anglophones sur les sentiers, dans les caves viticoles et les villages abandonnés de l'arrière-pays insulaire. Personnage éditorial fictif synthétisant l'expertise locale sur Hvar.
Hvar est devenue mondaine — qu'est-ce qui a vraiment changé pour les habitants ?
Marie : Vous êtes née à Stari Grad et vous avez grandi sur cette île. Comment avez-vous vu Hvar changer au fil des années ? Y a-t-il des aspects de ce changement qui vous préoccupent particulièrement ?
Ivana : Je suis née en 1989. Dans mon enfance, Hvar n'était pas cette destination mondiale qu'elle est devenue. Des touristes venaient, surtout des Allemands et des Autrichiens, mais c'était différent. Les maisons avaient toutes leur jardin de lavande, chaque famille cultivait ses propres légumes, les voisins se connaissaient par leur nom.
Ce qui a changé ? D'abord, la concentration. La plupart des touristes ne voient que 200 mètres carrés de l'île — la place de Hvar Grad, la marina, les deux bars de la jetée. Ils passent 48 heures, repartent avec une photo de coucher de soleil depuis la citadelle espagnole, et pensent avoir vu Hvar. C'est un peu comme visiter Paris uniquement depuis la tour Eiffel.
Ce qui m'inquiète ? Les prix immobiliers. Stari Grad, qui était un village de pêcheurs et d'agriculteurs, est en train de devenir une résidence secondaire pour des Croates de Zagreb ou des étrangers fortunés. Mes amis d'enfance quittent l'île parce qu'ils ne peuvent plus louer d'appartement à des prix raisonnables. Les familles qui vivaient ici depuis des générations partent vers le continent. C'est le paradoxe du tourisme de masse : en faisant la fortune d'une île, il en chasse peu à peu ses habitants.
Les plages que les touristes ne connaissent pas
Marie : Quelles sont les plages de Hvar que vous recommandez à vos clients les plus aventureux — celles que les guides classiques ne mentionnent pas ?
Ivana : Commençons par une vérité : les plages les plus belles de Hvar ne s'atteignent pas avec un catamaran depuis Split. Il faut soit un bateau privé, soit une voiture et de la marche.
Ma préférée reste la crique de Dubovica, à une dizaine de kilomètres à l'est de Hvar Grad. On y accède par une route un peu difficile et 15 minutes de marche. Des galets blancs, deux oliviers centenaires, une eau d'une clarté absolue. Pas de bar, pas de transats à louer, pas de bateaux à moteur. Juste la mer et les oliviers. En juillet, vous y êtes seul le matin avant 8h. Après midi, il peut y avoir une quinzaine de personnes — ce qui reste peu pour une plage aussi belle.
Ensuite, la côte nord de l'île (vers Zavala et Ivan Dolac) est totalement ignorée des touristes. Elle est exposée à la bora en hiver mais en été, c'est d'un calme absolu. Le vignoble d'Ivan Dolac (plavac mali) descend jusqu'à la mer. Des caves familiales vendent du vin directement au producteur. Une expérience unique en Adriatique.
Et pour les amateurs de snorkeling : les îlots de Pakleni (Paklinski otoci) au large de Hvar Grad. La faune sous-marine est incroyablement préservée. Des posidonie à perte de vue, des bars (loups de mer), des poulpes sous chaque rocher. Les bateaux-taxis vous y déposent pour 10 euros depuis le port de Hvar.
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La lavande de Hvar : art de vivre ou argument marketing ?
Marie : La lavande est omniprésente dans l'image touristique de Hvar — huiles, sachets, visites de champs. Est-ce encore une réalité agricole vivante ou uniquement un produit marketing ?
Ivana : C'est les deux, et la tension entre les deux est réelle. La lavande de Hvar a une histoire authentique et ancienne. Elle a été introduite au XVIIe siècle et cultivée pendant des générations pour la production d'huile essentielle, exportée vers les parfumeurs de Grasse. Des familles entières vivaient de cette culture.
Aujourd'hui, il reste une poignée de vrais producteurs artisanaux — une dizaine de familles à Velo Grablje et Brusje qui cultivent encore à la main et distillent leurs propres huiles. Leurs produits sont excellents et différents de ce qu'on vend dans les boutiques du port. L'huile de lavande artisanale de Hvar a un parfum bien plus complexe que les huiles industrielles. Si vous voulez du vrai, allez directement au village de Velo Grablje — il est semi-abandonné depuis les années 1960 mais quelques familles y maintiennent les champs et reçoivent des visiteurs.
Le marketing, lui, a amplifié la chose jusqu'à la caricature. Des centaines de boutiques vendent des sachets de lavande à 5 euros fabriqués en Bulgarie. Les champs photo-op sont entretenus principalement pour l'Instagram. Ce n'est pas faux que Hvar sent la lavande — c'est vrai et beau. Mais pour une expérience authentique, allez dans les champs avant 9h du matin en juin, regardez les abeilles travailler, et achetez directement aux producteurs.
Stari Grad vs Hvar Grad : laquelle choisir pour séjourner ?
Marie : Pour un voyageur qui vient pour la première fois, que recommanderiez-vous : séjourner à Hvar Grad ou à Stari Grad ?
Ivana : La question me revient constamment. Et ma réponse dépend toujours du profil du voyageur.
Hvar Grad pour : les couples ou amis qui veulent une base animée, un port pittoresque, des restaurants variés, une vie de terrasse agréable, et l'accès facile aux îlots de Pakleni. La place centrale au coucher du soleil est l'une des plus belles d'Adriatique. La citadelle espagnole au-dessus de la ville offre une vue à 360 degrés qui vaut le détour. C'est aussi la ville où vous trouverez les meilleurs guides de plongée et les agences d'excursions.
Stari Grad pour : les familles avec enfants (port plus calme, plage plus accessible, moins de fête nocturne), les amateurs de patrimoine (la plaine de Stari Grad est classée UNESCO — c'est le cadastre agricole grec le plus intact du monde, 24 siècles de continuité agricole), les voyageurs qui veulent l'authenticité du village et pas la carte postale touristique. Stari Grad a aussi un marché de produits locaux excellent le mardi et le samedi matin.
Mon conseil personnel ? Passez au moins une nuit dans chacune si vous restez plus de 3 jours. Ce sont deux ambiances qui se complètent.
Les activités que vous recommandez à vos clients
Marie : Quelles sont les activités incontournables que vous faites faire à vos groupes — celles que vous ne retrouvez pas dans les guides classiques ?
Ivana : En dehors des classiques (forteresse, Pakleni, vieille ville), voici ce que je propose systématiquement :
La promenade au village de Velo Grablje au lever du soleil en juin. Ce village semi-abandonné, à 4 km de Hvar Grad, est entouré des plus beaux champs de lavande de l'île. À 6h du matin, avec la lumière rasante sur les fleurs violettes et la vue sur la mer Adriatique en fond, c'est une expérience photographique et sensorielle unique. La marche depuis Hvar Grad prend 1h (chemin balisé).
La visite de cave à Ivan Dolac, sur la côte nord. Le vin plavac mali d'Ivan Dolac est considéré par les œnologues croates comme l'un des meilleurs du pays. La cave Bastijana reçoit des visiteurs sur rendez-vous. La dégustation avec vue sur la vigne qui descend vers la mer vaut le détour.
La pêche au lever du jour avec un pêcheur local. Plusieurs familles de pêcheurs de Stari Grad et Vrboska acceptent des passagers pour leur sortie du matin (départ 4h30, retour 8h, pêche à la traîne et aux filets). Il faut demander au port la veille. Le poisson pêché se mange directement chez eux ou dans une konoba partenaire à midi. C'est ma recommandation numéro un pour les voyageurs curieux.
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Comment se comporter avec les habitants de Hvar
Marie : Y a-t-il des comportements de touristes qui énervent particulièrement les habitants de Hvar — des choses que les voyageurs devraient éviter ?
Ivana : Je vais être directe, parce que c'est important.
Le plus énervant pour les locaux : les touristes qui se baladent en maillot de bain dans la vieille ville de Hvar Grad ou de Stari Grad. Ce comportement est maintenant officiellement interdit et puni d'une amende (50-150 euros). Les ruelles derrière la place de Hvar sont des rues résidentielles où des familles vivent — habilleriez-vous en maillot de bain dans les rues de votre ville ?
Deuxième chose : les drones. Sans autorisation de la mairie, voler un drone à Hvar est interdit. La zone protégée de la plaine de Stari Grad est particulièrement sensible. Les gardes-côtes et la police contrôlent régulièrement depuis 2024.
Ce que les locaux apprécient ? Les touristes qui disent "hvala" (merci) et "dobar dan" (bonjour) en croate. Ceux qui achètent leur huile de lavande et leur vin directement aux producteurs plutôt que dans les boutiques de souvenirs. Ceux qui mangent là où mangent les locaux (demandez au patron de votre hébergement, pas au concierge d'un hôtel de chaîne). Et ceux qui viennent en mai ou septembre — ils laissent l'île respirer.
Haute saison juillet-août : supporter la foule ou changer de période ?
Marie : Pour quelqu'un qui ne peut pas venir en dehors de juillet-août, avez-vous des stratégies pour profiter de Hvar malgré la foule ?
Ivana : Absolument. La foule à Hvar en juillet-août est réelle mais gérable si vous adoptez le bon rythme.
La règle d'or : levez-vous tôt. À 7h du matin, même en plein août, Hvar Grad est calme. Les places sont vides, les ruelles sont à vous, les cafés servent tranquillement. Le marché du matin s'anime vers 7h30. Vous avez deux heures de Hvar authentique avant que les premiers ferries de la journée n'arrivent de Split.
Ensuite, évitez la vieille ville de Hvar entre 10h et 16h en juillet. C'est l'heure des groupes de croisière et des bus de touristes. Profitez-en pour vous rendre à Dubovica ou dans les îlots de Pakleni. Revenez en ville vers 17h pour l'apéritif et le coucher de soleil.
Pour l'hébergement : je recommande de séjourner à Stari Grad ou à Jelsa plutôt qu'à Hvar Grad même en été. Ces villages sont à 20-25 km de Hvar Grad (15 minutes en voiture) et offrent une ambiance infiniment plus calme. Les tarifs sont aussi inférieurs de 30 à 40 %. Vous utilisez Hvar Grad comme base de soirée et vous dormez dans un endroit où vous entendrez les criquets au lieu des soundbars.
Hvar en hors-saison : l'île secrète que personne ne connaît
Marie : Vous avez mentionné que vous aimez Hvar en hors-saison. Qu'est-ce que l'île a à offrir quand les touristes sont partis ?
Ivana : Hvar en octobre et novembre, c'est mon île. Pas celle des guides de voyage.
D'abord, la lumière. La lumière de l'Adriatique en automne est unique — basse, dorée, longue. Elle illumine les oliviers argentés, les vignes en fin de saison, les façades de pierre blonde de Stari Grad. Les photographes qui viennent en automne ne comprennent pas pourquoi tout le monde s'entasse en juillet.
Ensuite, les producteurs. En septembre-octobre, c'est la vendange du plavac mali. En octobre-novembre, c'est la récolte des olives. Si vous connaissez un producteur — et n'importe quel propriétaire d'hébergement peut vous en présenter un — vous pouvez participer à ces récoltes. C'est un travail physique mais une expérience humaine rare.
Et puis il y a le silence. Les ruelles de Stari Grad en décembre. La plage de Mlini complètement vide sous un ciel hivernal. Les cafés du port où les pêcheurs jouent aux cartes le matin. Hvar retrouve sa vraie nature — un village méditerranéen au rythme lent, pas une destination Instagram.
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Questions rapides : idées reçues sur Hvar
Hvar est uniquement une destination pour fêtards — vrai ou faux ?
Faux. Le tourisme festif est concentré autour de 3-4 bars de la marina de Hvar Grad et du beach club Carpe Diem. 95 % de l'île est calme. Stari Grad, Jelsa, Vrboska et tous les villages de l'intérieur sont des destinations familiales et culturelles.
Hvar est la plus grande île de Croatie — vrai ou faux ?
Faux. Hvar est la quatrième plus grande île par la superficie. La plus grande est Krk, suivie de Cres puis Brač. Hvar est en revanche la plus longue (68 km) et la plus ensoleillée (plus de 2 700 heures de soleil par an).
Il faut une voiture pour visiter Hvar — vrai ou faux ?
Partiellement vrai. Pour les points principaux (Hvar Grad, Stari Grad, Jelsa), les bus et les taxis suffisent. Pour les villages de l'intérieur et les criques sauvages, une voiture ou un scooter de location est nécessaire.
La lavande de Hvar est la même qu'en Provence — vrai ou faux ?
Faux. La lavande de Hvar (Lavandula officinalis) est la même espèce botanique mais le terroir est différent. L'huile essentielle produite par les artisans de Hvar a un profil aromatique distinct, plus frais et moins capiteux que les lavandes de haute montagne provençale.
Dubrovnik est plus belle que Hvar — vrai ou faux ?
Impossibles à comparer. Dubrovnik est une forteresse monumentale, une ville musée à couper le souffle. Hvar est une île vivante avec une mosaïque de paysages, de cultures et de modes de vie. Ce sont deux expériences complementaires.
Conclusion : les 3 choses à retenir selon Ivana
À la fin de notre conversation, au moment où Ivana doit retourner préparer son groupe de visiteurs francophones, nous lui demandons de résumer Hvar en trois recommandations pour nos lecteurs.
1. Venez tôt (dans la journée et dans la saison). Tôt le matin pour profiter de la ville avant la foule. Tôt dans la saison (juin) ou tard (septembre) pour une expérience authentique à des tarifs raisonnables.
2. Allez là où les locaux vont. Pas les restaurants de la marina. Pas les boutiques de lavande du port. Demandez à votre propriétaire d'hébergement où il mange. Achetez directement aux producteurs de Velo Grablje et d'Ivan Dolac. C'est là que l'île se donne vraiment.
3. Prenez le temps de ne rien faire. La mer, une serviette, un livre et de l'ombre. Le rythme méditerranéen de Hvar ne se vit pas en courant d'une attraction à l'autre. Il se vit en ralentissant — ce que la Croatie fait de mieux.
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