Pour mieux saisir ce qui rend la Croatie singuliere au-dela de ses cartes postales, nous avons interroge Elise Markovic, historienne franco-croate spécialisée dans les Balkans occidentaux. Nee a Lyon de pere croate et de mere francaise, elle vit a Zagreb depuis dix-huit ans, ou elle dirige des projets de recherche sur le patrimoine côtier croate. Cet entretien a été réalise au printemps 2026 dans un cafe du quartier Gornji Grad, dans la ville haute de Zagreb. Le portrait qui accompagne cet article est une reconstitution editoriale, ne representant pas une personne réelle.

Notre redactrice Sophie Lemaitre a recueilli son point de vue sur les traditions, les régions, les célèbres villes croates et la manière dont les voyageurs francais peuvent aborder la culture du pays sans la reduire a ses cliches. L'entretien est restitue ici dans sa forme dialoguee, condensee pour la lecture.

Portrait d'Elise Markovic, historienne franco-croate spécialiste des Balkans

Elise Markovic

Historienne franco-croate, spécialiste des Balkans occidentaux

Basee a Zagreb depuis 2008, dirige des projets de recherche sur le patrimoine adriatique. Auteure de plusieurs articles universitaires sur l'identité culturelle croate. Personnage editorial fictif representant la synthese de l'etat de l'art sur le sujet.

Comment definir la culture croate aujourd'hui ?

Sophie : Pour un voyageur francais qui prépare son premier séjour, comment definiriez-vous l'identité culturelle croate en quelques phrases ?
Elise : La culture croate, c'est avant tout une superposition. Imaginez un mille-feuille : un fond slave meridional commun aux pays voisins (Slovenie, Bosnie, Serbie, Montenegro), recouvert de plusieurs siecles d'influence venitienne sur la côte, d'une longue période austro-hongroise dans l'intérieur, d'une couche turque dans certaines régions du sud, et d'une identité méditerranéenne très affirmee en Dalmatie et en Istrie.

Le voyageur francais reconnaitra plusieurs choses qui lui sont familieres : le catholicisme, l'esprit méditerranéen, l'attachement a la cuisine de saison, l'art de la table dominicale. Mais il decouvrira aussi des éléments distincts : la polyphonie klapa, les fêtes patronales très vivantes, une relation très physique a la mer (les Croates de la côte nagent toute l'annee, même en janvier dans certaines villes), et une langue qui sonne très différente du francais.

Plutot qu'une definition, je proposerais une expérience : asseyez-vous une heure sur la place principale d'une petite ville côtière en debut de soirée. Vous verrez le rituel du korzo, cette promenade sociale ou tout le monde sort. C'est le coeur battant de la culture croate.

Pourquoi tant de régions distinctes dans un si petit pays ?

Sophie : La Croatie n'a que 4 millions d'habitants, mais on parle de Dalmatie, d'Istrie, de Slavonie, du Kvarner, de Lika, comme s'il s'agissait de mondes différents. D'ou vient cette fragmentation ?
Elise : De la géographie d'abord. La Croatie a une forme très etiree, en fer a cheval, qui couvre des milieux extremement varies : le littoral adriatique avec ses 1244 îles, le karst de l'arriere-pays dalmate, les Alpes dinariques, la plaine pannonienne du nord-est, l'Istrie quasi italienne. Chaque région a développé une économie, une cuisine, un dialecte, parfois même un tempo de vie distincts.

De l'histoire ensuite. Pendant des siecles, ces territoires ont été sous des souverainetes différentes : Venise sur la côte, les Habsbourg en Slavonie, les Ottomans aux frontières sud, le royaume de Hongrie pour la zone centrale. Quand l'unification yougoslave est arrivée au 20e siecle, ces particularismes etaient déjà profondément ancres.

Aujourd'hui, un Dalmate vous dira spontanement qu'il est Dalmate avant d'etre Croate, un Istrien aussi pour son Istrie, un Slavon pour sa Slavonie. Ce n'est pas separatiste : c'est culturel. Comme un Breton est Breton avant d'etre Francais, mais sans projet politique. Cette fragmentation est une richesse pour le voyageur : en deux semaines, vous pouvez traverser cinq cuisines, trois dialectes principaux et plusieurs paysages méditerranéens distincts.

Quelles villes raconter en priorite ?

Sophie : Lorsqu'on parle des "célèbres villes croates au bord de l'Adriatique", on cite toujours Dubrovnik et Split. Y a-t-il d'autres villes qui meriteraient autant d'attention ?
Elise : Dubrovnik et Split sont incontournables, mais ce sont des arbres qui cachent une forêt. Trogir, juste a côte de Split, est un bijou médiéval insulaire au patrimoine UNESCO sous-estime. Sibenik, plus au nord, abrite la cathédrale Saint-Jacques, prouesse de la Renaissance dalmate qui n'a rien a envier a celles d'Italie. Korcula, sur son île, est decrite comme la "petite Dubrovnik" et conserve une atmosphère remarquablement préservée.

En Istrie, Rovinj est une carte postale italienne plantee en Croatie, avec son campanile, ses ruelles serrees, son port colore. Pula, plus austere, abrite un amphitheatre romain extraordinairement bien conserve, parmi les plus grands au monde. Porec garde des mosaiques byzantines du 6e siecle dans la basilique Eufrasienne.

Et puis il y a les capitales régionales que les voyageurs zappent souvent : Zagreb, urbaine et culturelle, modelee par l'Empire austro-hongrois, avec ses musées, ses cafes et son ambiance très centre-europeenne. Rijeka, port industriel reconverti en ville culturelle. Osijek, capitale de la Slavonie pannonienne. Pour comprendre la Croatie, il faut sortir du seul axe Split-Dubrovnik. Notre guide des 11 plus belles villes donne un panorama plus large.
Vieille ville de Dubrovnik avec ses remparts médiévaux et toits de tuiles rouges

La cuisine reflete-t-elle ces différences régionales ?

Sophie : On a tendance a parler de "cuisine croate" comme un bloc, mais vous suggerez qu'elle est en réalité très régionale. Pouvez-vous detailler ?
Elise : La cuisine croate est un atlas a elle seule. En Dalmatie, on est en pleine cuisine Méditerranée : huile d'olive, poisson grille (riba na zaru), peka (viande ou poulpe cuit sous une cloche metallique enfouie sous les braises), prsut (jambon dalmate seche au vent de bora), fromage de Pag, vins rouges robustes (Plavac Mali, Babic). Le repas dalmate est un rituel social long, accompagne de pain de campagne et d'olives.

En Istrie, l'influence italienne est totale : pates fraiches (fuzi, pljukanci), risottos a la truffe noire (cher en novembre, plus abordable en été avec la truffe d'été), fritto misto, vins blancs Malvazija et Teran. Les restaurants istriens passent souvent dans les guides comme parmi les meilleurs de Croatie : la cuisine est plus raffinee, plus inventive.

En Slavonie, la table change radicalement : kulen (saucisson au paprika fume), fis paprikas (poisson au paprika), strudels sales, biere plutot que vin, gibier. C'est une cuisine pannonienne qui ressemble plus a la Hongrie ou a la Voivodine serbe qu'a la Méditerranée. A Zagreb, vous trouverez de tout, avec une élégance austro-hongroise. Les patisseries (krempita, makovnjaca) en temoignent. Notre dossier gastronomie approfondit ces traditions.

Comment les Croates voient-ils le tourisme ?

Sophie : Le tourisme représente environ 20 pour cent du PIB croate. Comment cette dependance affecte-t-elle la culture locale ?
Elise : Le rapport au tourisme est ambivalent. D'un côte, les Croates sont conscients que le secteur fait vivre une grande partie du pays, surtout sur la côte. La saison estivale est attendue, preparee, espereeT. Beaucoup de familles entretiennent une maison côtière qui leur sert de complement de revenu en juillet-aout. C'est une réalité économique acceptee.

De l'autre, l'overtourisme inquiete. Dubrovnik a été prise d'assaut au point de devoir limiter le nombre de croisieristes simultanes. Hvar a connu des saisons ou la jeunesse europeenne festive a transforme la ville en boite de nuit a ciel ouvert. Les Croates eux-memes ont parfois du mal a se loger pendant l'été dans leur propre ville. Les loyers Airbnb ont fait grimper les prix de l'immobilier au-dela des salaires locaux.

La réponse, depuis quelques annees, est une diversification : promotion des régions intérieures, des arriere-saisons, du tourisme rural, des activités hors du seul balneaire. Pour le voyageur francais, c'est une chance : choisir mai, juin ou septembre, eviter Dubrovnik en pleine canicule, découvrir l'Istrie ou la Slavonie. Notre dossier arriere-saison illustre cette tendance.

Quelles traditions sont encore vivantes en 2026 ?

Sophie : Au-dela des cartes postales, quelles traditions vraiment vivantes peut découvrir un voyageur attentif ?
Elise : Plusieurs me semblent particulierement vivantes. Le chant klapa d'abord, polyphonie a capella d'origine dalmate, classee a l'UNESCO en 2012. Vous l'entendrez dans les églises, les festivals d'été, parfois dans les caves voutees du palais de Diocletien a Split. C'est une expérience musicale puissante, masculine traditionnellement (mais des klapa feminines existent maintenant).

Les fêtes patronales (sveti, fjera) restent des moments forts dans les villages. Procession, messe en plein air, fête profane le soir avec orchestre, danse, repas commun. Ce ne sont pas des reconstitutions touristiques : ce sont des fêtes locales auxquelles les visiteurs sont accueillis avec curiosite. Le calendrier complet est publié chaque été par l'office de tourisme régional.

Le carnaval de Rijeka, troisième plus grand d'Europe après Venise et Cologne, est un autre moment de bascule entre tradition et fête contemporaine. Plus discretement, le rituel du korzo, la cravate (ka-rabat) qui est une invention croate, le rituel du cafe etire sur deux heures dans une terrasse côtière, font partie de la trame de la vie. Voir aussi notre approche des îles croates, dont chacune perpetue ses propres traditions.

Quels conseils pour un voyageur francais qui veut s'imbiber de la culture ?

Sophie : Au-dela des sites touristiques, quels conseils donneriez-vous pour vraiment rencontrer la Croatie ?
Elise : Trois conseils. D'abord, ralentir. La Croatie côtière est petite mais très dense culturellement. Plutot que de voir cinq villes en une semaine, en voir deux mais profondément : marche du matin, cafe sur la place, déjeuner long, sieste, balade en fin d'après-midi, diner local. Cette respiration ouvre la porte a des rencontres.

Ensuite, choisir un hébergement chez l'habitant (sobe ou apartman) plutot qu'un hôtel international. Les proprietaires sont souvent des familles qui louent une partie de leur maison. Vous serez accueilli avec une rakija (eau-de-vie) le premier soir, et vous obtiendrez les meilleures adresses du coin (la konoba ou personne ne va, la plage cachee, le marche du jeudi).

Enfin, sortir des chemins balises. Faire l'effort d'aller a Sibenik plutot que toujours Split, a l'île de Vis plutot que Hvar, a Trsteno plutot que Dubrovnik centre, a Krapina plutot que rester a Zagreb. La Croatie hors des spots est non seulement plus authentique : elle est aussi plus belle, plus tranquille, et bien moins chere. C'est l'une des destinations europeennes ou l'effort d'ecart est le mieux récompense.
Place Saint-Etienne a Hvar avec cathédrale veneto-croate et terrasses animees

Questions rapides : les idées recues sur la Croatie

Sophie : Pour terminer, je vais vous proposer quelques idées recues. Vrai ou faux ?
Elise : Allez-y.
Sophie : "La Croatie, c'est l'Italie en moins cher."
Elise : Faux. C'etait vrai il y a 15 ans, plus aujourd'hui. Sur la côte en haute saison, les prix de Dubrovnik dépassent souvent ceux de Naples ou de la Sicile. C'est une destination europeenne premium en juillet-aout. En avant et arriere-saison, le rapport qualite-prix redevient excellent.
Sophie : "Tous les Croates parlent l'italien sur la côte."
Elise : Partiellement vrai. En Istrie, l'italien est seconde langue officielle dans certaines communes. En Dalmatie, l'italien est compris par les anciens et par les professionnels du tourisme. Mais l'anglais est aujourd'hui plus pratique partout, surtout chez les moins de 50 ans.
Sophie : "Le climat est méditerranéen donc il fait chaud toute l'annee."
Elise : Faux. Sur la côte, les hivers sont doux mais venteux (la bora peut souffler a 100 km/h). Dans l'intérieur (Zagreb, Plitvice), les hivers sont continentaux : -5 a 5 degres en moyenne, neige reguliere en montagne. La météo varie enormement selon la région.
Sophie : "Les Croates sont reserves voire froids."
Elise : Faux. Premier contact parfois neutre, mais des qu'une porte s'ouvre, l'hospitalite est généreuse, presque envahissante. Une rakija offerte est un signe de bienvenue, refuser peut blesser. La culture est plus formelle qu'en Italie mais beaucoup moins distante qu'en Allemagne ou en Autriche.
Sophie : "L'euro a tue le charme local."
Elise : Faux mais nuance. L'adoption de l'euro en 2023 a simplifie la vie des touristes (plus de change). Les prix ont monte les premiers mois, comme partout, puis se sont stabilises. Le charme local n'a pas disparu : il est protège par les traditions, pas par la monnaie.

Conclusion : les trois choses a retenir

Elise : Si je devais resumer en trois points pour un voyageur francais qui prépare son séjour :

Un. La Croatie n'est pas un pays mais une mosaique. Choisir une région (Dalmatie, Istrie, Slavonie) plutot que tenter de tout voir donne une expérience plus profonde et plus juste.

Deux. Le hors-saison est une evidence. Mai, juin, septembre offrent l'expérience optimale. Juillet-aout sont a réserver aux passionnes de balneaire pur.

Trois. L'ecart hors des spots est très récompense. Chaque île mineure, chaque village intérieur, chaque parc national peripherique vaut souvent le voyage plus que les blockbusters de la côte. Notre guide de la côte adriatique donne plusieurs pistes.

Bon voyage en Croatie. Et n'oubliez pas : vivre une heure sur une place de village au moment du korzo vaut souvent dix musées.