Nous avons eu le privilège de nous entretenir avec Petra Kovačević, une native de Šibenik, enseignante et médiatrice culturelle passionnée par sa Dalmatie natale. Son regard éclairé offre une perspective unique sur cette région, bien au-delà des clichés touristiques, invitant à une immersion authentique dans l’âme croate.

Petra Kovačević
Enseignante et médiatrice culturelle, Šibenik (Dalmatie)
Née à Šibenik, Petra Kovačević enseigne le français et l'histoire des arts dans un lycée dalmate. Elle coordonne aussi des ateliers d'échanges culturels entre l'association qu'elle préside et des partenaires français. Elle voyage en Europe chaque été mais revient toujours pour la festa de son village natal.
La mer, âme de la Dalmatie
Marie Dubois (lacroatie.com) : Petra, vous décrivez la mer non pas comme un simple décor, mais comme un véritable « rythme de vie » en Dalmatie. Qu'entendez-vous par là ?
Petra Kovačević : Pour nous, la mer est bien plus qu'un panorama ou un lieu de baignade ; elle est le cœur battant de notre existence. Elle dicte le quotidien, de la pêche qui nourrit nos familles à la navigation qui relie nos îles, en passant par les humeurs du vent qui influencent nos journées. À Šibenik, notre ville est nichée au fond d'un estuaire, reliée à l'Adriatique par le canal de Saint-Antoine, un couloir maritime historique et naturel d'une beauté époustouflante. Cette connexion constante à l'eau façonne notre identité, notre langue, nos coutumes. La mer est une source de travail, de loisirs, mais aussi de contemplation. Elle est dans nos chants, nos légendes, nos silences. Nous vivons avec elle, pas seulement à côté d'elle. C'est une relation symbiotique, profonde et immuable, qui se transmet de génération en génération. Quand on part loin de la Dalmatie — et beaucoup de jeunes l'ont fait — ce manque de la mer est une douleur physique, pas seulement sentimentale. Nous avons un mot pour ça : čežnja, une nostalgie profonde qui n'a pas d'équivalent exact en français.
Marie Dubois (lacroatie.com) : Les voyageurs français imaginent souvent la côte croate comme une destination purement balnéaire. Qu'est-ce qu'ils ratent en se limitant à cette vision ?
Petra Kovačević : Ils ratent une richesse inouïe ! Bien sûr, nos plages et la clarté de l'Adriatique sont magnifiques, mais la Dalmatie est un trésor d'histoire et de culture. Au-delà du farniente, il y a des cités millénaires comme Šibenik avec sa cathédrale Saint-Jacques, classée à l'UNESCO depuis 2000, ou les forteresses qui racontent des siècles de défense maritime. Les îles Kornati, par exemple, sont un archipel d'une beauté sauvage, parfait pour la voile et la découverte de criques isolées, loin des foules. Nous avons aussi un arrière-pays montagneux qui offre des possibilités de randonnée et de découverte de villages traditionnels. L'idée est de ne pas se contenter de la surface bleue, mais de plonger dans ce qui fait l'âme de nos villes du bord de mer en Croatie. Chaque pierre, chaque ruelle, chaque port a une histoire à raconter. C'est une invitation à l'exploration, à la curiosité, à la rencontre avec les habitants. Un voyageur qui passe toute sa semaine sur la plage rentre chez lui avec de beaux souvenirs bronzés, mais sans avoir vraiment touché la Croatie.
Guide des traditions et fêtes dalmates — les coutumes croates expliquées par une historienne franco-croate.Klapa, festas et vie de village
Marie Dubois (lacroatie.com) : La klapa est inscrite au patrimoine immatériel de l'UNESCO. Mais est-ce que les habitants la vivent encore vraiment, ou est-ce devenu du folklore pour touristes ?
Petra Kovačević : Absolument, la klapa n'est en aucun cas un simple folklore pour touristes ; c'est une composante essentielle de notre identité dalmate, une tradition vivante et respirante. Elle est présente dans nos vies quotidiennes, lors de mariages, de baptêmes, de dîners entre amis, ou même spontanément, le soir, dans les konoba. À Šibenik, comme partout en Dalmatie, les groupes de klapa sont nombreux et très actifs. Il y a des festivals locaux, des concours, mais surtout une pratique informelle et passionnée. Imaginez des voisins qui se retrouvent dans une ruelle de la vieille ville après le dîner, commençant à chanter à cappella — cela arrive encore régulièrement. Les jeunes s'y intéressent beaucoup, ce qui assure la pérennité de cette tradition. C'est une musique qui parle d'amour, de mer, de patrie, de joie et de mélancolie, des thèmes universels qui résonnent profondément en nous. C'est un chant de l'âme dalmate, que l'on partage avec fierté, et c'est un honneur pour moi, en tant que médiatrice culturelle, de pouvoir le faire découvrir à nos partenaires français lors de nos échanges.

Marie Dubois (lacroatie.com) : Parlez-nous des fêtes patronales — les festas. Qu'est-ce qu'elles représentent pour les Dalmates ?
Petra Kovačević : Les festas, ou fêtes patronales, sont des moments clés de l'année pour chaque village et chaque ville. Elles sont bien plus que de simples célébrations religieuses ; ce sont de véritables rassemblements communautaires, des retours aux sources. C'est l'occasion pour les familles de se retrouver, pour ceux qui sont partis de revenir au village. On prépare des repas traditionnels, on danse au son de la musique locale, et l'ambiance est toujours incroyablement chaleureuse et joyeuse. C'est un mélange de spiritualité, de convivialité et de fierté locale. À Šibenik, la fête de Saint-Michel, notre patron, est un événement majeur qui réunit toute la communauté. Les Dioclétianales en juillet, dans notre forteresse Saint-Nicolas classée à l'UNESCO, sont spectaculaires. Mais les festas de petits villages de la Zagora sont souvent encore plus touchantes, car elles sont vraiment destinées aux habitants, pas aux touristes. Elles permettent de maintenir vivantes des coutumes ancestrales et de transmettre notre héritage aux jeunes générations.
Marie Dubois (lacroatie.com) : Si un voyageur français veut assister à quelque chose d'authentique à Šibenik ou dans la région, que lui conseilleriez-vous ?
Petra Kovačević : Au-delà des grands sites, je conseillerais de chercher les événements locaux moins médiatisés. À Šibenik, le Festival International de l'Enfant en été est une merveille, et le festival ethno-musical, qui met en avant les musiques traditionnelles, est également fantastique. Mais pour une expérience vraiment authentique, il faut explorer les environs. Visitez les petits villages comme Tisno, sur l'île de Murter, qui a une vie culturelle très riche. Assister à une petite fête de village dans l'arrière-pays, la Zagora, est une expérience inoubliable. La région de Zadar vaut aussi le détour pour ses traditions similaires — un bon guide de Zadar peut vous donner d'excellentes pistes. Et n'hésitez pas à vous perdre dans les ruelles de la vieille ville de Šibenik, à observer les artisans, à discuter avec les pêcheurs sur le port en fin d'après-midi. C'est là que l'on saisit le véritable pouls de la Dalmatie, dans ces instants du quotidien que les circuits organisés ne montrent jamais.
Gastronomie croate : les incontournables — ce que les habitants mangent vraiment, loin des restaurants pour touristes.Voyager sans clichés : conseils pratiques
Marie Dubois (lacroatie.com) : La cuisine est un vecteur formidable pour comprendre une culture. Qu'est-ce qu'on doit absolument manger en Dalmatie pour dépasser les cartes touristiques ?
Petra Kovačević : Pour vraiment goûter la Dalmatie, il faut s'éloigner des menus estivaux standardisés. Il faut absolument essayer la peka, un plat de viande — agneau, veau, poulet — ou de poulpe cuit lentement sous une cloche en fer recouverte de braises. C'est un délice de tendresse et de saveurs, souvent préparé dans les restaurants traditionnels de l'arrière-pays, jamais sur la côte touristique. Le pršut de Drniš, un jambon cru séché à l'air de la Zagora, est notre trésor charcutier, d'une finesse comparable aux meilleurs jambons italiens. Le fromage de l'île de Pag, affiné dans le sel marin, est unique au monde. Accompagnez le tout d'un verre de Plavac mali de Pelješac, notre vin rouge emblématique. Les coquillages de la baie de Saint-Antoine à Šibenik, les moules et les huîtres, se mangent à même le bord de l'eau. Pour aller plus loin dans ces découvertes, nos guides sur la gastronomie croate offrent un panorama complet de cette richesse culinaire.

Marie Dubois (lacroatie.com) : Quelques mots de croate ouvrent des portes, dit-on. Mais il y a aussi des gestes à éviter. Quels sont les impairs les plus fréquents des voyageurs étrangers ?
Petra Kovačević : Oui, quelques mots de croate font toujours plaisir et créent immédiatement un lien chaleureux. Un simple « Dobar dan » — Bonjour — « Hvala » pour Merci, ou « Molim » pour S'il vous plaît, ouvrira bien des sourires. Vous pouvez préparer votre séjour avec ce lexique croate pour les voyageurs très complet. Quant aux impairs, le plus courant est peut-être d'entrer dans une église ou une chapelle en tenue de plage — short, maillot — c'est très mal perçu, même dans les sites qui ne semblent pas très formels. Évitez aussi de parler fort ou de vous montrer impatient dans les commerces locaux ; nous avons un rythme de vie plus lent et le respectons. Et bien que nous soyons ouverts, il est préférable de ne pas aborder de sujets liés aux tensions régionales récentes ou à la politique, à moins d'y être invité. Les prix en restaurant ou en hébergement chez l'habitant ne se négocient pas — c'est perçu comme irrespectueux. Un sourire sincère et une attitude curieuse restent la meilleure clé.
| Mot croate | Signification |
|---|---|
| Dobar dan | Bonjour |
| Hvala | Merci |
| Molim | S'il vous plaît |
| Duša | Âme (l'esprit profond d'un lieu ou d'une personne) |
Faux pas à éviter selon Petra : entrer dans une église en tenue de plage, négocier les prix chez l'habitant, parler fort ou paraître impatient dans les commerces, aborder les tensions régionales sans y être invité.
Marie Dubois (lacroatie.com) : L'arrière-pays dalmate — la Zagora — est presque inconnu des touristes. Pourquoi y aller ?
Petra Kovačević : La Zagora est un véritable joyau caché, le contraste parfait avec l'effervescence côtière. C'est là que bat le cœur rural et authentique de la Dalmatie. Vous y découvrirez des paysages karstiques époustouflants, des rivières cristallines, et des villages de pierre où le temps semble s'être arrêté. À seulement trente minutes de la côte, l'ambiance est radicalement différente — plus calme, plus intime, plus vraie. La cuisine y est rustique mais délicieuse : agneau à la broche, fromages de brebis, vins de petits producteurs, et cette huile d'olive de Zagora d'une qualité que les épiceries fines parisiennes commencent à découvrir. C'est une région idéale pour la randonnée, le vélo ou simplement se ressourcer dans le calme de la nature. On y trouve des agritourismes charmants, où l'on peut déguster des produits de la ferme et vivre au rythme des habitants. C'est une immersion dans une Croatie plus intime, où l'hospitalité est totale et où chaque rencontre est une vraie expérience humaine. Je recommande cela à tous mes contacts français avant qu'ils arrivent.
Une Croatie qui change, une identité qui résiste
Marie Dubois (lacroatie.com) : Le surtourisme côtier est un sujet sensible en Croatie. Comment les habitants de Šibenik le vivent-ils ?
Petra Kovačević : C'est une question complexe et d'actualité brûlante. D'un côté, le tourisme est une manne économique essentielle pour Šibenik et la Dalmatie, créant des emplois et permettant à des familles de vivre dignement. Mais d'un autre côté, il y a une réelle préoccupation quant à la préservation de notre identité et de notre mode de vie. À Šibenik, nous avons la chance d'avoir une approche plus équilibrée que Dubrovnik ou Split, qui souffrent davantage. Nous misons sur le tourisme culturel, les festivals de qualité, un allongement de la saison pour éviter la concentration estivale. En tant que médiatrice culturelle, je travaille justement à valoriser notre patrimoine pour un tourisme plus respectueux. Nous voulons que les visiteurs découvrent la culture et traditions croates de manière authentique, et non pas une version édulcorée pour consommation rapide. Comme le montre l'entretien avec notre historienne, notre histoire est riche et mérite d'être comprise en profondeur. Les jeunes qui partent à Zagreb ou à l'étranger — c'est notre vraie blessure — ils partent parce que l'économie locale reste fragile hors saison.
Marie Dubois (lacroatie.com) : Un dernier conseil — ce que vous aimeriez vraiment que les Français voient en Croatie ?
Petra Kovačević : J'aimerais qu'ils voient notre duša — notre âme. Pas seulement les paysages magnifiques, mais la chaleur de nos habitants, la richesse de notre histoire, la résilience de notre culture. Je les encourage à sortir des sentiers battus, à goûter aux spécialités locales dans une petite konoba de village, à assister à un concert de klapa improvisé dans une ruelle, à discuter avec un pêcheur qui rentre de la nuit ou avec un vigneron de la Zagora. Qu'ils prennent le temps de s'imprégner de l'ambiance, de sentir le vent marin, d'écouter les cigales au crépuscule. La Croatie n'est pas qu'une carte postale bleue et blanche ; c'est un pays vivant, avec ses joies, ses défis, et une immense générosité cachée sous une apparence parfois réservée. Nous avons tant à offrir au-delà du soleil et de la mer. C'est cette authenticité, cette rencontre humaine profonde, que j'aimerais que chaque visiteur emporte avec lui en rentrant chez lui.
Note de la rédaction :
Nous remercions chaleureusement Petra Kovačević pour son témoignage passionnant et éclairant. Son amour pour la Dalmatie et son engagement pour la médiation culturelle sont une invitation précieuse à découvrir la Croatie sous un angle nouveau, plus intime et respectueux. Pour préparer votre voyage en Croatie et explorer davantage les trésors de cette magnifique région, n’hésitez pas à consulter nos autres articles et guides.
